Un prophète : classement « 16 ans et plus / violence » maintenu



Décision de la Régie du cinéma
relativement à la demande de révision du classement
prononcé à l'égard du film Un prophète
Le ou vers le 10 février 2010, les examinateurs de la Régie du cinéma ont visionné le film Un Prophète, à la demande du distributeur Métropole Films Distribution, ci-après appelé « Métropole », afin d’en établir le classement. À l’issue du visionnement, le film a été classé dans la catégorie « 16 ans et plus », accompagné de l’indication « Violence ».
Se déclarant en désaccord avec ce classement, Métropole déposait à la Régie, le ou vers le 15 février 2010, une requête exposant son intention de contester cette décision et demandant de réviser le classement afin qu’il soit plutôt établi dans la catégorie « 13 ans et plus » avec l’indication « Violence ».
Le visionnement du film par les membres de la Régie s’est effectué le 19 février 2010. Les membres ont également pris connaissance de la fiche-motifs rédigée par les examinateurs, ainsi que de la requête écrite par le distributeur à l’appui de sa revendication. L’audition de la demande a eu lieu le jour même, à la suite du visionnement.
À cette audition, Métropole est représenté par M. Olivier St-Pierre. Les membres de la Régie sont Mmes Monique H. Messier et Izabel Grondin, ainsi que le président, M. Charles Bélanger. Me Christine Bolduc, conseillère juridique de la Régie, est également présente et agit à titre de greffière.
Suite au visionnement, les membres invitent le représentant de Métropole à prendre la parole. M. St-Pierre expose d’abord son expérience dans le milieu de la distribution des films au Québec, ce qui l’amène à être familier avec les catégories de classement de la Régie. Quoiqu’il se déclare généralement satisfait des classements de cette dernière, le classement dans la catégorie « 16 ans » attribué au film Un prophète l’a surpris, non pas en ce qui concerne l’indication « Violence » qui l’accompagne, mais en ce qui concerne la catégorie d’âge « 16 ans et plus », selon lui trop restrictive quant à l’accès du film à un large public. Il compare le classement du film aux classements d’autres films, par exemple Goodfellas et Inglourious Basterds, où la violence est tout aussi présente mais qui ont reçu chacun un classement dans la catégorie « 13 ans et plus » « Violence ». Il admet que Un prophète est un film dur et comprend l’utilité d’y associer l’indication « Violence », mais selon lui, une seule scène justifie cet ajout, soit celle où le protagoniste principal est en quelque sorte forcé contre son gré à assassiner un codétenu. La violence graphique de cette scène et de d’autres moments du film ne serait nécessaire qu’à la compréhension du comportement du protagoniste principal. De fait, le but recherché par ces démonstrations de violence est de comprendre le contexte pénitencier français par une approche délibérément réaliste. Ce n’est donc pas une approche qui vise l’exploitation de la violence gratuite et la création d’effets chez le spectateur. Pour ces raisons, M. St-Pierre avance qu’un classement « 13 ans et plus » avec l’indication « Violence » serait plus approprié. Sur ce, les membres indiquent qu’ils prennent le dossier en délibéré.
Les membres ont une discussion sur les arguments du distributeur concernant la violence. Ils estiment qu’en effet la violence et la brutalité présentes dans le film font intrinsèquement partie d’une réalité, celle des conditions de vie carcérale en France. Pour résumer, le film relate l’histoire d’un petit délinquant d’origine maghrébine quasi analphabète qui, à l’âge de 19 ans, est condamné à 6 ans de prison. Il y est presqu’aussitôt pris en charge par un puissant parrain corse, qui le confronte au dilemme suivant : assassiner un détenu d’un clan rival, auquel cas il lui offrira protection et prise en charge, ou ne pas le faire et être laissé à lui-même. La scène de cet assassinat, perpétré à la lame de rasoir et se terminant dans un bain de sang, est particulièrement éprouvante.
Suit pour le jeune détenu un parcours initiatique à la dure, où il observe les rapports de force et les tensions raciales entre les différents clans, assimile les codes et usages carcéraux, apprend en secret la langue corse, suit des cours d’alphabétisation, tout en supportant humiliations et violences. Il parvient ainsi à s’intégrer au clan corse, en adoptant lui-même leur comportement brutal, tout en conservant néanmoins une certaine innocence, qui offre un contraste saisissant avec ses propres actes. Outre les scènes d’agressions brutales et de règlements de compte qui ponctuent le film, celui-ci est parsemé de dialogues crus. La violence y est non seulement physique, mais psychologique et la réalité carcérale, exposée dans toute sa dureté et son inhumanité. Le scénario, à la fois complexe et crédible, montre comment cette réalité peut agir sur un être jeune et innocent et le transformer en un puissant caïd. Le dénouement s’avère tragique. Les membres sont d’avis que l’impact sur le téléspectateur est considérable et ne peut être pris à la légère. Toute cette violence est d’autant plus crédible et son impact d’autant plus considérable, voire dramatique, aux yeux d’un spectateur non préparé.
Aussi, contrairement à ce qui est avancé par le distributeur, la crédibilité du contexte violent du film ne fait pas que servir le propos du film. Elle est le sujet du film. Pour ces motifs, les membres sont d’avis que le film pourrait perturber un public âgé de moins de 16 ans.
POUR CES MOTIFS, après avoir entendu les observations du distributeur et sur le tout délibéré, les membres de la Régie décident :
DE REJETER la demande de révision de classement du film Un prophète.
DE MAINTENIR le classement du film Un prophète dans la catégorie « 16 ans et plus », accompagné de l’indication « Violence ».
Charles Bélanger, président de la Régie du cinéma
Monique H. Messier, membre de la Régie du cinéma
Izabel Grondin, membre de la Régie du cinéma
Rédigée par Me Christine Bolduc
Montréal, le 16 mars 2010